Auteur : Daniel Girardin
Abstraction et sens de la forme, une expérience photographique exceptionnelle dans le Brésil moderne
© Geraldo de Barros, sans titre
Geraldo de Barros, dans la présentation des collections du musée.
Le livre Fotoformas : Geraldo de Barros 1923 - 1998 à la librairie du musée.
Publié dans From abstraction to the essence of Form , Prestel, 1999
Geraldo de Barros, jeune et talentueux peintre brésilien de vingt-trois ans, découvre la photographie en 1946, alors qu'il est en pleine période de formation artistique. Il en comprend avec une étonnante rapidité les grandes richesses formelles et expérimentales, qu'il met aussitôt en relation avec sa connaissance de l'art moderne, acquise durant ses études, puis à la Bibliothèque municipale de Sao Paulo. De nombreux débats et discussions avec des intellectuels européens, exilés au Brésil pendant et après la Seconde Guerre mondiale, lui permettent de faire le lien entre des problématiques artistiques internationales, ses goûts, son expérience personnelle et sa culture, qui est celle du Brésil moderne de l'après-guerre.
De la Gestalt Theorie à l'art concret
Il découvre certainement dans cette période les expériences qui ont été menées dans les années vingt et trente par les nombreux photographes de l'avant-garde européenne et américaine. De la "Nouvelle Vision" au surréalisme, du photomontage aux théories et enseignements du Bauhaus, ceux-ci ont amené la photographie dans le domaine de l'art et transformé radicalement son statut, qui est devenu créatif et non plus documentaire.
La photographie est devenue un moyen de création au même titre que la peinture, la sculpture, le collage, la gravure ou le cinéma. Par de nombreuses expositions, des revues spécialisées, des livres et des catalogues, la photographie de cette période a été largement diffusée en Europe et aux Etats-Unis. Les principes formels de l'avant-garde sont repris dans des domaines aussi divers que le design ou la propagande politique.
Le gros plan, les plongées et contre-plongées, la fragmentation, la structure métallique, l'objet industriel, par exemple, sont devenus dans l'entre-deux guerres des sujets usuels de la photographie. Les recherches sur la nature de la forme et sur sa perception y deviennent également, comme dans la peinture, une préoccupation majeure. L'idéologie artistique de Geraldo de Barros se situe dès les années quarante dans une recherche dite "concrète" et se rattache à tout un courant qui a des racines profondes dans l'art européen des années trente, celui de l'abstraction.
Sa rencontre en 1948 avec Mario Pedrosa, un brillant intellectuel de retour au Brésil après un exil politique, lui fait découvrir la Gestalt Theorie, une analyse des formes issue de la psychologie scientifique. Cette théorie de la perception visuelle, de sa logique et de sa rationalité, très discutée dans les courants de l'art abstrait, a inspiré la recherche d'une esthétique nouvelle et amené à l'exploration des effets de l'illusion optique.
Josef Albers (1888-1976), étudiant puis enseignant au Bauhaus, théoricien de l'abstraction, se réfère à la Gestalt Theorie, tout comme les Suisses Max Bill (1908-1994) et Richard Lohse (1902). Ces derniers sont considérés comme fondateurs de l' " art concret " en 1936, un concept formulé à partir de principes " mathématiques " énoncés par Theo van Doesburg en 1930.
L'abstraction photographique
C'est par ces diverses voies que Geraldo de Barros est amené à formuler dans la photographie un langage abstrait et partiellement nouveau, influencé par des expériences qui avaient été menées dans les domaines de la peinture, de la sculpture et de l'architecture. C'est là qu'il innove véritablement, dans un laps de temps très court, puisqu'il abandonnera provisoirement le domaine de la photographie en 1952 déjà.
Après avoir installé un laboratoire de photographie et tenté ses premières expériences, Geraldo de Barros devient membre en 1948 d'un cercle de photographes, le Foto Cine Club Bandeirantes, ce qui lui permet de montrer ses travaux, d'en discuter et de les confronter à la critique. Au Brésil, la radicalité formelle de son esthétique et son approche abstraite, paradoxe du sens commun d'un art par essence réaliste, suscitent beaucoup d'incompréhension et de critiques, allant jusqu'au scandale.
Poursuivant dans cette voie, il expérimente plusieurs techniques telles que le photogramme, le rayogramme, la solarisation, le dessin à l'encre de Chine sur négatif, l'exposition répétée d'un même négatif, le recadrage, la plongée et la contre-plongée, la manipulation des images. Mandaté en 1949 pour l'installation d'un laboratoire au Museo de Arte de Sao Paulo Assis Chateaubriand, il y réalise une série de photographies qu'il peut exposer en 1950, sous le titre " Fotoformas ", référence photographique à la théorie de la forme.
La forme comme préoccupation esthétique
Le travail de Geraldo de Barros montre une remarquable similitude avec les préoccupations esthétiques de nombreux artistes européens et américains. Exactement au même moment, en 1950, le photographe Otto Steinert (1915-1978) fonde en Allemagne le groupe Fotoform et théorise un courant connu sous le nom de Subjektive Fotografie. Otto Steinert, analysant les différentes étapes de la création photographique, depuis la simple copie jusqu'à la photographie abstraite, considère cette dernière comme une forme de création absolue. Ce qui est l'essence même du travail de Geraldo de Barros au Brésil.
Aux Etats-Unis, l'Institute of Design de Chicago, créé et dirigé jusqu'à sa mort par Laszlo Moholy-Nagy (1895-1946), perpétue une partie de l'enseignement du Bauhaus. Des photographes tels Harry Callahan (1912) et Aaron Siskind (1903-1991), qui y enseignent, sont très influencés par l'expressionnisme abstrait dès 1945, et cherchent également une voie photographique vers l'abstraction. Comme Geraldo de Barros, Harry Callahan pratique l'exposition multiple du même négatif, alors que Aaron Siskind cherche à abstraire de leurs formes générales et de leur contexte des rochers, débris ou graffiti.
En Suisse et en Allemagne, Max Bill (qui vient de refuser la direction de l'Institute of Design de Chicago après la mort de Moholy-Nagy) publie une somme de réflexions sur la création des formes dans son livre Form. Eine Bilanz über die Formentwicklung um die Mitte des XX.Jahrhunderts, publication qui accompagne son exposition sur la " gute Form " en 1951 1.
Dans son exposition " Fotoformas ", Geraldo de Barros présente un premier corpus d'œuvres photographiques réalisées au Brésil entre 1949 et fin 1950, qui est d'une très grande cohérence. Il considère alors la technique photographique comme un processus proche de celui de la gravure, en réalisant des photogrammes ou des rayogrammes, images uniques conçues à partir de cartes perforées insérées directement dans l'objectif de l'agrandisseur. Des montages à partir de cartes perforées, des figures géométriques obtenues en laboratoire, des structures métalliques en double exposition prises à la gare de Sao Paulo ainsi que des matières organiques forment les bases d'un travail d'une très grande originalité, dans une filiation qui pourrait aller de Mondrian à Klee, de Moholy-Nagy à Man Ray, sans oublier les graffiti de Brassaï, qu'il ne rencontrera pourtant que deux ans plus tard.
Un travail de références
Si l'exposition est dédiée à Picasso, certaines références dans les titres donnent une très bonne idée de l'orientation culturelle générale du photographe. Ainsi l'hommage à Paul Klee, au compositeur Igor Stravinski ou à Ezra Pound, poète qui l'a influencé par ses écrits sur le rythme et la sonorité. L'ensemble des photographies qui sont présentées en décembre 1950 montre que les préoccupations plastiques de Geraldo de Barros dans la photographie sont très proches de celles de Max Bill et de l' " art concret " dans les domaines de la peinture et de la sculpture.
Mais Geraldo de Barros laisse une plus grande place à l'imaginaire qu'à la stricte logique des formes et des simples illusions optiques. Son travail, très exigeant et abouti, montre aussi les limites de l'application de l' " art concret " à la photographie, dans la mesure où ses compositions ne deviennent jamais strictement graphiques ou pseudo-mathématiques, tout en restant abstraites. Le regard subjectif, l'élément narratif ou le double jeu de l'ombre et de la lumière sur la matière, restent très présents et révèlent, subtilement, la trace d'un référent qui anime l'esthétique de l'ensemble, référent dont l'abstraction est encore soulignée par les effets du noir et du blanc.
Un réseau d'échange entre l'Europe et le Brésil
En février 1951, Max Bill présente une sculpture à la première Biennale de Sao Paulo et obtient le premier grand prix de cette manifestation, qui marque le début d'une longue série d'échanges entre le Brésil et l'Europe, concrétisée par des visites, des bourses d'études, des conférences et des expositions.
Geraldo de Barros obtient, quant à lui, lui une bourse du gouvernement français, résultat de l'exceptionnel travail photographique " Fotoformas ". Etudiant à Paris en 1951 et 1952, il y rencontre de nombreuses personnalités, dont Brassaï et Cartier-Bresson, et expose au Salon de Photographie de Paris et à Nantes. Il voyage dans toute l'Europe et rencontre Max Bill à Zurich, puis à Ulm, dans la toute récente Hochschule für Gestaltung, dont celui-ci est le premier recteur. C'est à partir de ce moment que Geraldo de Barros s'intéresse tout particulièrement au design industriel.
Durant son séjour en Europe, Geraldo de Barros réalise une seconde série de photographies abstraites. Loin du laboratoire, elles reflètent le thème du voyage par leur orientation plus architecturale, révélant la découverte de formes et de matériaux nouveaux, ainsi qu'une nette influence des tendances " puristes " et graphiques de la photographie européenne des années cinquante.
De retour au Brésil, Geraldo de Barros est un des fondateurs du " Grupo Ruptura ", mouvement d'art concret brésilien, dont l'existence légitime ainsi une pratique dont il a été un pionnier talentueux et créatif. Dès ce moment, Geraldo de Barros abandonne pour près de quarante ans le domaine de la photographie, dans lequel il a sans conteste innové et produit une œuvre particulièrement originale, seul dans le Brésil moderne de l'après-guerre, mais pas isolé des courants internationaux de l'art moderne.
Daniel Girardin est conservateur du Musée de l'Elysée.
Notes
1 Voir Minimal Tradition, Max Bill und die " einfache " Architektur 1942-1996, XIX Triennale de Milan, 1996
